Rencontre : Bernard Haillant 

(Je chante / Discographies n°21, hiver 1996/97)

 

Il possède à merveille l'art de trousser des refrains obsédants, envoûtants, et serait sans nul doute un auteur courtisé s'il n'y avait chez cet explorateur impénitent l'irrésistible besoin d'aller voir ailleurs : les procédés, les sentiers battus et rebattus, ce n'est pas son truc. Ce sorcier des sons et des mots a l'âme du voyageur, et les semelles de vent sont à sa pointure. En chaque point de la mappemonde, il nous interpelle de « ohé ! » vigoureux et ramène pour nous dans ses bagages des contes insolites en les habillant de couleurs musicales qui ne le sont pas moins. La féerie de l'enchanteur Haillant ne doit pourtant rien à l'ésotérisme et révèle souvent par l'absurde, mieux que ne saurait le faire la lumière du jour, un monde qui « fait grincer les dents ».

Entretien avant la sortie de son nouveau CD, « Comme en scène » paru chez Scalen disques.

JE CHANTE ! — Bernard, on entend souvent dire à ton propos : « Voila un garçon qui aurait pu faire une brillante carrière d'auteur de chansons "classique" et qui a choisi délibérément de triturer le langage, de jouer avec le sonorités. » Est-ce que tu souscris à cette opinion, et pourquoi avoir pris le risque de déconcerter ?

BERNARD HAILLANT.— C'est ta question qui me déconcerte ! Admettons que je fasse de la peinture : les mots sont des couleurs, la voix possède les siennes, les instruments que je peux mettre en oeuvre ont des couleurs — des couleurs et des grains différents. Quand le tableau ne « sonne » pas comme je le ressens à l'intérieur, je repasse une couche par ci, une touche par là... Cela tient du patchwork, du puzzle : dans ces conditions, suis-je « classique », suis-je « moderne » ? Sérieusement, classique, moderne, was ist das ?

Je me souviens, par exemple, avoir lu une interview dans le défunt Paroles et musique où tu affirmais n'avoir pas « le culte du beau langage ». Est-ce que ce n'est pas une coquetterie de ta part, lorsque l'on sait le soin que tu apportes à ton écriture, une forme de provocation ?

Même pas. Qu'entend-on pas beau langage ? J'aime quand ça sonne, quand ça vibre, quand cela semble aller au bout de ce que cela doit être ! Indispensable. Il n'est pas question de règles, mais d'émotion, de sentiment d'aboutissement. Je ne pense toujours pas avoir le culte du beau langage pour le beau langage. Cela ne veut pas dire que je n'ai pas d'exigences et qu'il ne me faille pas cent fois sur le métier remettre mon ouvrage... Quant à provoquer, c'est juste mettre les points sur les i.

Tu privilégies le côté ludique de l'écriture...

Ludique, ludique... Si ce n'était que cela ! On joue » du piano, du violon, du triangle... Est-ce ludique de faire des gammes ? N'est-ce pas en « jouant que les enfants apprennent tellement ? Ludique, le « jeu » oui. Mais encore, qu'est-ce qu'un « jeu » d'orgue ? Jouer avec les sons, les mots, ce n'est pas comique : c'est impératif, passionnant, jouissif ! C'est comme inventer de nouvelles recettes en s'amusant avec les saveurs. Un jeu de construction, un Meccano, pour lequel on n'utiliserait pas les modèles proposés; on détourne les pièces de leur usage habituel, on tord un peu les plaques. on crée de nouvelles architectures. Et l'on peut tout démonter et remonter si nécessaire !

Je voulais simplement dire que tu affectionnes les chansons qui ont l'apparence des comptines inoffensives, mais qui disent souvent des choses assez terribles, qui « font grincer des dents »...

... Comme dit le chanteur (rire).

Oui... Serait-ce là le fondement véritable de ta démarche poétique : ressusciter l'enfant et, ainsi, réveiller l'émotion que le vernis social nous contraint de dissimuler ?

Aïe, aïe, aïe, le rapport à l'enfant ! Que dire là-dessus ? Comment croire que l'enfant, si enfant il v a, puisse mourir en nous, sans nous... J'ai commis un texte pour un spectacle qui disait que l'enfance n'existait pas et, en deux pages, démontrait pourquoi. Boutade au point de départ, ce texte a une logique intéressante ! J'en parle d'autant plus volontiers que je l'ai écrit spécialement pour un spectacle dans un contexte particulier, et que ce texte me permettait d'enchaîner avec d'autres situations. Écriture de circonstance — très rare dans ma déjà longue carrière — ce texte n'a servi qu'une seule fois, donc presque totalement inédit... Il n'en reste pas moins qu'un être — petit au départ — subit les lois universelles. Énonçons donc que tout être, plongé dans son environnement (sa famille, ses amis, sa région et son climat, son quartier. son époque...) reçoit une poussée proportionnelle ou égale à ... vite, une formule mathématique, mon vieil Archimède ! Comme un arbre, le petit être cherche la lumière, grandit plus ou moins droit suivant les vents dominants. Alors, le rapport à l'enfant... Admettons, et mieux, revendiquons-le. Pour répondre plus précisément à deux mots de ta question, dans ma chanson Petite soeur des îles, tiré du disque du même nom, il y a ces quelques phrases : « Que fais-tu, pourquoi réveiller l'eau qui dort / ressusciter encor l'enfant d'entre les morts...

Peut-être préfères-tu que j'emploie le mot « spontanéité ». Ton tour de chant débute souvent par des chansons dont la forme semble décousue, mais on ne tarde pas à s'apercevoir qu'il y a, dans ton intention, quelque chose de moins « innocent » que tu ne veux le laisser paraître...

L'écriture ne peut, n'est jamais « innocente », un spectacle non plus; si bêtes ou simplistes qu'ils puissent paraître. Quant à la spontanéité », peut-être ne pas confondre avec la naïveté, tout de même. Il est vrai, je dois le reconnaître, que j'aime surprendre. Je ne supporte pas de faire comme les autres, mais ce n'est pas mon seul moteur... Je dois décaler : simplifier ce qui pourrait être compliqué et, bien sûr, inversement ! J'aime me trouver là où on ne m'attend pas. C'est un « truc » qui me permet de capter l'attention, du moins la favoriser. Déconcerter, désorienter, déséquilibrer, certes, afin que l'auditoire perde ses trop nombreux repères et puisse donc partir sur un même pied. Le spectacle, je l'envisage comme une excursion. Je suis le chauffeur mais également l'instigateur de ce voyage à effectuer ensemble. J'en ai prévu le but, l'itinéraire, les haltes, les randonnées éventuelles, etc... Je suis aidé par un mécanicien — régisseur son et lumière — et par un chef de bord — le musicien embarqué. Une défaillance d'un seul d'entre nous peut en compromettre le bon déroulement. Le public a payé (peut-être), l'autobus est rempli (souhaitons-le), il est l'heure de partir, allons-y ! Parfois je commente : « Attention, sur la droite, après le virage, vous pourrez découvrir un paysage fantastique — ou désolé. » Bien sûr, chacun est libre de regarder de l'autre côté où l'abrupte tranchée dans les rochers a été bétonnée afin d'éviter des débordements dangereux. Tant pis pour eux, je l'affirme. Je peux aussi annoncer ou faire annoncer par le co-pilote : « Dans quelques minutes, nous nous arrêterons dans une auberge dont vous me direz des nouvelles ! » Je dois amener « mes touristes jusqu'au bout et les ramener. Non pas dans l'état où ils étaient au départ, non ! A la descente du car, ils doivent se sentir meilleurs...

Ils en sortent enchantés...

... Enchantés Je l'espère. Sur la route, il n'y a pas que de belles choses. J'aurais beau essayer d'emprunter tous les chemins vicinaux possibles, il y aura bien, hélas !, un carrefour où je ne pourrai éviter que mes passagers voient des voitures écrabouillées lors d'un grave et récent accident; ni quelques bidonvilles; ni quelques fermes à l'abandon; ni ces interminables, tentaculaires et insipides abords de villes, grandes ou petites; les friches, les usines rouillées ou pire. Il y a un risque d'être victime d'un détournement, non compris dans le forfait...

En somme, tu ne te voyais pas du tout dans un tour de chant « classique » tout de noir vêtu, accompagné par un pianiste et donnant un récital composé de textes parfaitement « léchés »...

Tour de chant classique », tout de noir vêtu, certes non ! Mais ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit : je n'ai rien contre les textes parfaitement léchés. Ce que je n'aime pas, ce sont les textes lisses, sans aspérités, sur lesquels on glisse sans rien pour s'accrocher. D'ailleurs, les paroles que j'écris, il me semble qu'elles sont léchées et reléchées, et pourléchées... Pas avec un soin excessif, mais avec « gourmandise ». Chacun a sa définition de la chanson. En ce qui me concerne, je n'en ai guère, ou alors je suis très large, ce qui ne signifie pas que je gobe tout et n'importe quoi ! Et même si je n'emprunte pas les modes — je n'ai pas dit la mode — qui sont en vogue aujourd'hui, je suis quand même totalement de ce temps, contemporain. Je chante donc j'existe. J'irais jusqu'à être d'accord avec Jean Vasca : " J'écris, je vis, je chante », surtout, au moins, j'essaie. J'écris, compose, arrange et chante avec ce que je suis, je n'ai pas d'autre outil; dans mon coeur, dans mon corps, dans ma tête, j'ai mon pipeau, mes feux de camp, ma ligne bleue des Vosges, mes amitiés, mes amours, mes colères, mes oreilles grandes ouvertes et, par dessus tout ma voix ! C'est avec tout cela et comme cela que j'ai appris à aimer et faire de la musique et eu du bonheur à goûter les mots, et tout ce qui en découle.

Tu parlais de modernité. Moi, je trouve par exemple que ton « homme qui pleure » est un être très moderne, une sorte de visionnaire...

Ce n'est pas moi qui parlais de modernité... Et puis cette chanson est justement plutôt classique, du moins quant à sa forme : il y a même un refrain, c'est dire ! Par ailleurs, des larmes plein les yeux, il est difficile d'être visionnaire (sic). Enfin, je voudrais tordre le cou à cette idée de "modernité" ou de "classicisme" qui ne m'intéresse pas vraiment. Je répète ce que je disais un peu plus haut, je me préfère "contemporain ".

On a souvent l'impression que tes chansons naissent d'une sonorité qui t'est devenue obsessionnelle, sur laquelle tu greffes presque naturellement une musique.

D'abord, tout est naturel dans ce que je fais ! Ensuite, tout est musique. Ce n'est pas Gilles Elbaz qui me contredirait, lui qui chante « les mots sont de la musique avec tellement de fougue. Je suis d'accord avec lui. Normalement, quand je vais bien, je chan-

te, chantonne ou siffle tout le temps. Quelquefois, oui, cela me revient, il en reste quelque chose et, sur ces fredonnements, pourront venir se greffer deux, trois sonorités qui deviendront, qui sait, des mots. Si ce n'est jamais sûr, c'est toujours possible. Il 'e a mille façons d'écrire. Chaque chanson, qui est devenue définitive, a eu sa propre loi, ses propres règles, son propre cheminement, sa propre histoire. Je mets très longtemps pour élaborer une chanson; cela peut prendre plusieurs années, souvent plusieurs bons mois, très rarement quelques jours. Et je les écris autant avec ma voix qu'avec une certaine concentration, dans un certain état qui me permet de voir, d'entendre, d'imaginer « réellement » ce que cela peut donner. Le papier et le crayon n'intervenant souvent qu'en fin de parcours. Mais cela peut être l'inverse et partir de notes prises à l'occasion, sans compter les périodes de tension, d'acharnement succédées quasi-obligatoirement de périodes de repos... C'est ça, je laisse « reposer » des ébauches, comme on laisse « reposer » le vin (enfin, le bon !).

Avant d'examiner cette musique qui est une composante fondamentale de ton oeuvre, j'aimerais que tu évoques ton « entrée en chanson ».

Je dois donc retourner à Nancy, dont je suis originaire. J'étais très feux de camp, scouts, colonies de vacances, chant choral, tout ça... Dès que s'organisait une veillée au village voisin, je chantais, a cappella à l'époque, des chansons comme Les gitans des Compagnons de la Chanson, Mon pote le gitan, des titres d'Hugues Aufray et tout un tas de mélodies chantées traditionnelles dans ce genre de situation. Et j'assumais aussi quelques airs de pipeau, certains de ma propre invention. Il y avait un type de ballade qui me convenait (pourvu qu'il me soit loisible de pousser un peu le son) et que je prenais plaisir à chanter. J'aimais, ce que je fais de moins en moins, chanter n'importe quoi. improviser, mais pas n'importe comment, avec l'émotion qu'une voix peut porter. Je faisais de faux fados portugais. j'écrivais de faux negro spirituals et toutes sortes de gesticulations vocales aux accents approximatifs et à tendance exotique... J'adorais les « musiques du monde » (et surtout ce que j'en imaginais), bien avant que ce concept ne soit en vigueur, bien avant la world music.

J'essaie d'introduire de ces envies, de ces ambiances-là dans ce que je fais, depuis déjà au moins une bonne dizaine d'années. Ah ! cette facilité de chanter lorsqu'il n'y a rien à dire. Peindre à grands gestes, de grands volutes, dérouler des lignes, amener au bord des larmes, puis au sourire, au rire, avec juste l'instrument de sa voix. Trouver la chute, l'enchaînement, la pirouette, retomber sur ses pattes, quel bonheur ! On ne m'ôtera pas de l'idée que le piège de la chanson, c'est le texte... masochistement, je le revendique aussi, pleinement. Art de contradiction... mais avançons sur l'itinéraire.

Un jour, j'entends un 45 tours de Jacques Brel. Ça alors, me dis-je ! voilà quelqu'un qui n'y va pas par quatre chemins avec ses chansons qui on du sens, manifestement, il croit à ce qu'il chante ! Uppercut. Et ce n'était pourtant pas encore le « très grand » Jacques. C'était généreux. Et déjà une interprétation qui enlevait le morceau avec quelques belles trouvailles dans l'orchestration. Ça ne manquait pas de souffle. Pour moi, ce fut l'illumination. Je n'eus alors de cesse d'avoir une guitare. En ce temps-là, à l'école, ça ne marchait pas fort. Cependant, à la surprise de mes enseignants, de ma parenté et de moi-même, j'ai obtenu mon BEPC ! Ceux de ma famille se sont alors cotisés pour m'acheter une guitare... Ainsi, je pus chanter mes petits bouts de textes et les chansons des autres en m'accompagnant, petit à petit, bien sûr, à la gratte.

C'était vers 1959, j'avais dans les 15 ans. Avec quelques copains du quartier, nous avons monté un groupe de chant dont j'étais, en majeure partie, l'auteur, le compositeur, toujours l'arrangeur, le soliste, le chef et... le dictateur ! L'ami de l'un d'entre nous, extérieur au groupe, a décidé de nous enregistrer. Ce fut fait, dans des conditions épiques et minimales. Il avait mis sur bande d'une part le groupe des Baladins de Nancy

(cette bande servit à réaliser un 45 tours de quatre chansons, en pressage à façon) et, d'autre part mon répertoire, celui que j'interprétais seul. Il expédia ces derniers enregistrements chez Barclay où j'ai été convoqué.

J'ai chanté pendant une bonne heure, devant un aréopage de directeurs artistiques et de personnes de cet acabit. Étant mineur, mes parents ont signé, à l'issue de cette audition, un avenant de contrat. L'on me recontacta pour venir assister à l'enregistrement des orchestrations, ensuite pour faite des photos et enfin. pour déposer ma voix sur la bande. Curieuse aventure... Tout était nouveau et surprenant. C'était en 1964, un 45 tours de quatre titres sortit chez Bel Air (le label de Nicole Barclay), qui fit d'ailleurs faillite assez vite. Récidive quatre ans plus tard, chez Decca, avec un 45 tours de quatre titres qui sortit en mai 68 ! Bonjour la promotion ! Même pas un pavé dans la mare.

Un millésime...

Exact. Aussi vite sorti, presque aussi vite au marché aux puces... Pour ce disque, Decca m'avait octroyé un orchestrateur du nom de Bernard Gérard. En peu de temps, ce fut une vraie rencontre car il apparaîtra plus tard sur mes futures pochettes. En septembre 1966, j'étais entré au cabaret de la Contrescarpe dans la mouvance duquel j'ai rencontré Jean Vasca, Jacques Bertin, Jacques Serizier, Paul Barrault, Christine Sèvres, j'en passe, sinon des meilleurs, du moins un grand nombre. Je suis resté quelques années dans ce haut lieu, c'est-à-dire jusqu'à sa fermeture en avril 1970. J'y ai même fait barman, ce qui était plus lucratif encore que chanteur...

Et le voyage, qui est un de tes thèmes de prédilection ? En quoi le fait de découvrir des cultures extra-européennes a-t-il enrichi ta thématique poétique ? Je pense en particulier à certains sujets, la mort par exemple, qui reste un tabou pour nous autres, Occidentaux, et qui revient fréquemment dans ton oeuvre...

Nous parlions de l'enfance tout à l'heure, mais la mort est largement présente dans les thèmes que j'exprime, et ce depuis toujours, bien avant que je me confronte aux antipodes. Tout comme la naissance que j'ai maintes fois abordée sous un jour plutôt cru. J'ai d'ailleurs consacré un 30 cm entier à la mort. A mon humble avis et dans l'état actuel de mes connaissances, il y aura encore quelque compliments qui lui seront dédiés, avec pleureuses et foules du monde en cortège... mais ce n'est pas encore pour tout de suite, ne rêvons pas !

Nous parlions de tes pérégrinations, des mentalités qui ont pu modifier ta façon de voir et de communiquer les choses...

Quand on débarque, sans rien connaître, vingt mille kilomètres plus bas — à Tahiti —, que l'on est chargé de faire de l'animation musicale dans un pays où les gens sont. dans l'ensemble. très musiciens, danseurs, etc., pragmatiquement, je me suis dit : "Haillant, tu fais rien, t'écoutes, tu regardes..." J'ai proposé un atelier guitare, pour vrais débutants uniquement — j'insiste. Je voulais faire découvrir autre chose que simplement placer ses doigts sur des cordes, tenter de faire comprendre ce qui se passe musicalement quand, justement, on appuie ici ou là, ici et là. Passer des accords, faire des arpèges, s'ils en ont envie, ils apprendront toujours dans l'environnement qui est le leur. Sinon, préparation de veillées, conception de montages scéniques... Et puis, avec un autre immigré comme moi, pour Noël, nous avons préparé une soirée cabaret. Tout ceci à l'occasion d'un rassemblement mixte de jeunes des Territoires Français du Pacifique Sud : Tahitiens, Néo-Calédoniens et Kanaks (terme banni en 1971), Néo-Hébridais.

Tout le monde parlant le français, il est facile de penser que l'on se comprend, a priori — et c'est vrai ! Mais a posteriori, des doutes se font jour, on sent bien qu'il y a quelque chose qui cloche, que les mots, les expressions, les façons d'être et de dire, de comprendre, de se conduire, cachent des réalités différentes. Quelqu'un te sourit, est-ce politesse ? Est-ce séduction ? Est-ce timidité ? Est-ce habitude ? Est-ce calcul ? Nos images d'occidentaux bien tempérés ne sont pas universelles, en particulier sous ces latitudes où il n'y a que deux saisons, et encore n'ont-elles pas grand chose en commun avec les nôtres. Lorsqu'en Europe on dit « printemps », tout un imaginaire se met en mouvement : naissance, re-naissance, amour, fleurs, douceur, jeunesse... Si c'est l'automne ou l'hiver que l'on évoque, d'autres images affluent en nombre, toutes issues de nos réalités et contingences locales. Les logiques ne sont pas les mêmes, ici et là-bas. Le terreau culturel n'a rien à voir ! Ne pas, ne plus, ne jamais se fier aux apparences. On ne fait pas impunément le tour de la terre...

Je suppose que tu t'es efforcé de trouver la traduction musicale de ces voyages, de la découverte de ces cultures. Ce qui frappe, dans ton spectacle, ce sont tous les gadgets bizarroïdes dont tu t'entoures...

Je n'aime guère le terme de « gadget ». En revanche, je revendique mon côté « bricoleur », artisan-bricoleur... Profession de foi : pour moi, « auteur-compositeur-interprète-arrangeur-metteur en lumière », la chanson est un art de bricoleur ! Au sens noble... Parlons des instruments bizarroïdes » dont je m'entoure. J'ai le goût du son : il n'est pas qu'utile, il peut être magique. Par exemple, un jeu de verres à pied, un arbre à trompes, des boîtes à musique, tout cela pourrait bien être remplacé par synthétiseurs, échantillonneurs, samplers et autres machines, certes ! Cependant, sans la fragilité, sans le doux, la beauté du geste, sans le curieux et merveilleux d'un bel objet magnifié par la lumière... Je ne peux m'empêcher de penser « spectacle » et dans spectacle il y a regard, surprise, étonnement, émerveillement. Alors, les fils enchevêtrés, les appareils qui clignotent sans cesse, les écrans d'ordinateur, très peu pour moi. La musique et la scène sont d'abord silence pour l'oreille, l'œil  et l'âme, une page blanche sur laquelle mes complices et moi-même allons dessiner le spectacle !

On peut dire de ton spectacle qu'il est féerique avec un minimum de moyens. Je crois qu'il faut dire deux mots, aussi, du saxophoniste qui t'accompagne actuellement...

Cela fait déjà une bonne dizaine d'années que nous travaillons ensemble. Je l'avais déjà "utilisé" auparavant pour des orchestrations que j'avais écrites pour Angélique lonatos. A cette occasion, j'avais demandé à Claude Georgel de me prêter son concours de saxophoniste émérite. J'avais trouvé cette collaboration très agréable et satisfaisante et beaucoup apprécié la palette de sonorités qu'il offrait. Le sachant intéressé par ma manière de concevoir le spectacle, je lui ai demandé de venir souffler sur quelques chansons dans cinq représentations que je devais donner à la défunte Tanière, en 1985. Peu d'interventions au départ, d'autant que je désirais qu'il joue sans partition. Un pupitre sur une petite scène, c'est du genre encombrant... L'année suivante, nous avons récidivé dans la même petite salle, et pour deux semaines cette fois-là. C'était déjà plus élaboré et pointu, avec un quatuor que nous faisions à deux, sans trucage. Puis nous avons franchi le pas et décidé, à partir de décembre 1986, de jouer ensemble tout le temps.

 

Tu as prononcé le mot de « bricolage ». Dans quel sens l'inspiration de Bernard Haillant pourrait-elle évoluer ?

Petite mise au point : le bricolage, c'est pour la fabrication ! Quant à l'inspiration vers quoi pourrait-elle évoluer ? Je ne suis pas devin... Mais côté « réalisation », versant éthique, esthétique, je désire aller vers l'épure, tout en utilisant et variant tout ce que nous savons faire. Par exemple, Claude Georgel ne joue plus seulement du saxophone, mais il chante, intervient au mélodica, aux gonfleurs à matelas, utilise une guitare, et cette liste n'est pas exhaustive. Ne pas trop compliquer, si possible, mais aller au bout du possible. Quelquefois certaines prouesses demandent une maîtrise de plus en plus difficile à gérer quand toutes les conditions n'y sont pas. C'est trop souvent, hélas, le cas. En revanche, pour des jours meilleurs peut-être et essentiellement pour l'enregistrement, j'aimerais des fanfares, des choeurs à faire fondre l'âme... enfin, des moyens ! Et de la démesure, que celle-ci s'exprime dans le minimalisme ou la superproduction. Sans tomber dans la misère ni la grandiloquence.

Pour l'instant, je pense à un projet peu coûteux et simple qui est de concocter un CD qui s'intitulerait « Comme en scène », enregistré dans d'excellentes conditions, en studio et surtout sans public, que nous enregistrerions, Claude et moi, en ne jouant que ce que nous pouvons faire sur scène, en ne rajoutant, en ne doublant rien. Avec la simple obligation d'être parfaits et humains. Mais tant que rien n'est véritablement encore en route, je préfère ne pas trop en dire. Il y a déjà tellement de disques dont j'ai parlé en détail et qui n'ont pas été réalisés !

Une dernière chose : est-ce que tu es sensible aux évolutions de la chanson, est-ce qu'il y a des choses qui te touchent tout particulièrement ?

Je vais répondre à contre sens à ta question. Il y a au moins 80 % de « choses » qui me navrent, que je trouve vaines, que je souhaiterais non avenues, qui ne me touchent pas... ou plutôt si. en me hérissant.

Propos recueillis par Denis Reynaud

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